ADMIREZ LA MER - Jean-Michel Barrault |
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ADMIREZ LA MER Montez sur les remparts et regardez la mer. Calme ou colérique, déchaînée ou animée d’un aimable clapot, elle est l’une des plus fascinantes du monde. Le flux et le reflux au rythme de ses prodigieuses marées dessinent un paysage qui sans cesse varie. Des rochers apparaissent et disparaissent. Entre les îlots, les courants dévalent comme des torrents. Un nuage passe. La lumière change. L’éclairage modifie à chaque instant les tons d’un subtil tableau en camaïeux de gris et de bleus. Montez sur les remparts et admirez la mer. Mieux encore. Si la marée est basse, grimpez sur le petit Bé, cet élégant bastion dressé face au large comme la proue d’un navire, dominant l’estuaire protégé par ses forts et ses défenses naturelles, Cézembre, Harbour, la Conchée, le fort National, sentinelles avancées d’une ville qu’aucun ennemi n’est jamais parvenu à conquérir par la mer. Cette mer qui baigne Saint-Malo est l’une des plus dangereuses du monde, avec ses récifs, ses brumes, ses tempêtes, ses courants pernicieux. Elle a été pour des gamins la plus formidable école d’audace et de sens marin. Ils s’appelaient Robert, René, Bertrand, Jacques. Ils patouillaient dans les canots qu’ils empruntaient sur les grèves, apprenaient à godiller avec des avirons plus grands qu’eux, jouaient à la bataille navale avec les garnements de leur âge, échangeaient des horions avec les bandes rivales de Saint-Servan ou Paramé. Ils ont grandi. Ils sont devenus René Duguay-Trouin, Robert Surcouf et autres corsaires semant la terreur parmi les navires marchands anglais dont ils ruinaient le commerce. Ils n’hésitaient pas à se ruer à l’abordage de frégates dix fois plus puissantes que leurs bricks. Ils avaient pour eux la ruse, l’art de la manœuvre, le sens du vent, tout ce qu’ils avaient acquis en apprenant à se jouer des pièges de la Rance. Adultes, ils se sont appelés Jacques Cartier, découvreur du Canada offrant un royaume à son roi, Bertrand Mahé de la Bourdonnais, gouverneur des Mascareignes qu’on appelle aujourd’hui l’île Maurice et l’île de la Réunion. Les capitaines malouins partaient à la découverte du monde, explorèrent le détroit de Magellan et en dressèrent la carte 60 ans avant Bougainville, furent les premiers Français à doubler le cap Horn d’est en ouest, les premiers Français à réussir le tour du monde, à l’accomplir d’ouest en est 55 ans avant Cook. Noël Danycan créait la Compagnie de la Mer du Sud. Des armateurs aimant le risque envoyaient leurs capitaines et leurs équipages en Afrique, au Brésil, aux Antilles, aux Indes, en Extrême-Orient, au Moyen-Orient aussi, à Moka, pour en rapporter le meilleur café, enrichissant leurs commanditaires qui se construisaient de fastueuses malouinières. Les pêcheurs qui ne ménageaient ni leur peine, ni leurs souffrances, partaient pour les bancs de Terre-Neuve et, à bord de leurs doris, capturaient des millions de morues. Bougainville, au terme de son tour du monde, a choisi de revenir à Saint-Malo, parce que nombre de ses meilleurs marins en étaient originaires, et qu’il avait appelé Iles Malouines l’archipel qu’il avait conquis et qui contrôle les abords du cap Horn. Montez sur les remparts et regardez la mer, ses couleurs, ses remous, l’écume blanche de son ressac, les roches qu’elle bat ou qu’elle caresse. Regardez la mer avec tendresse, avec émotion, avec dévotion. Car c’est ici qu’ont commencé à s’écrire quelques-unes des plus glorieuses pages de l’Histoire de la France Jean-Michel Barrault. |