Divertissement confucéen pour l’Année de la Chine - Yveline Féray

Divertissement confucéen pour l’Année de la Chine.

—         C’est Chinatown ici !
—         Même les mouettes crient en chinois !
—         Même les ordures ne sont plus ce qu’elles étaient ! —         C’est Chinatown dans toute la ville, les amis. (Avec l’accent pékinois :) C’est à ne plus s’y reconnaître, les bateaux peints dans les bassins, la porte St-Vincent rouge et or, les bambous dans la cour du Château, les canards laqués et les vendeurs de soupe dans le Pilo, et sur les remparts, ça se bagarre, ça ferraille, ça s’envole...
— Comme dans Tigre et Dragons ! Peut-être qu’on tourne un film? Moi, Le dernier empereur, j’ai adoré !
— Passer du soir au lendemain de Malouins à Chinois, on a quand même le droit de savoir ! Comment c’est arrivé ? Quelqu’un a une idée ? La Chine, vous connaissez?
—Oui. La vieille Chine du temps des chemins de fer, du temps où les écoliers collectionnaient les papiers de chocolat pour les petits Chinois. Mais ça avance à quoi ? Hier c’était St-Malo, et v’là qu’aujourd’hui c’est Chinalo !
— Moi je suis malouine et j’entends le rester. Faire ses sept possibles pour bien recevoir les étrangers, d’accord ! Qu’ils se sentent comme chez eux, d’accord ! Je n’ai pas dit chez eux. C’est pas une façon de faire du tourisme, ça. Après les Français, on va encore se laisser coloniser.
— J’ai beau aimer le cinéma chinois, mais pratiquer la méditation, manger avec des baguettes et faire mon Taiji Quang dans les rues chaque matin, très peu pour moi.
— Y a pas photo, notre ville est défigurée. Visez-moi ces idéomachins dans ma vitrine épilation des bras, du maillot, nettoyage de peau, ongles américains. Bonjour si mes clientes s’y retrouvent.
— Je ne vous donne pas un mois pour leur faire à toutes l’œil chinois et peut-être même leur bander les pieds. Je vous en sais capable. Tout le monde sera chinois ou ne sera pas. Et ceux qui refuseront seront les exotiques du coin, les buveurs de lait-de-beurre et les mangeurs de galettes. M’est avis que les Malouins vont devoir songer à s’adapter, dame ! Pour s’initier à la calligraphie ou à la cuisine ou au commerce avec les Chinois.
— C’est l’Année de la Chine !
— C’est toujours l’année de quelque chose ! De la Femme, du Singe, du Kangourou. L’Année de la Chine, prétexte à une invasion éclair de St-Malo, c’est dingue !
— «Les événements à venir jettent leur ombre à l’avance », dit-on en Chine. Parlons-en, justement, de notre passé de navigateurs, partis à la découverte, d’envahisseurs et d’évangélisateurs, de Malouins débarqués en Chine... Notre tour est arrivé...
A ce moment, projecteur sur un homme qui a surgi au milieu des personnages, ses longues manches flottantes étendues comme deux grandes ailes, imposant silence. Il est bizarrement accoutré, on ne peut identifier son visage dans l’ombre de son capuchon.
— On dirait « Tartare fais-moi frais » !
— C’est pas le clodo de la porte de Dinan ?
Tout le monde rigole. Des « chut » à la ronde, des « la ferme », des « vos gueules».
— Le Maître est ici, dit l’homme au capuchon d’une voix inspirée, il faut être honoré de sa venue.
— Qui c’est celui-là ? disent plusieurs voix. Le Maître ? Quel Maître ? Un gourou ? Un prophète ? Mao ? Son fantôme venu de la République populaire de Chine ? D’où qu’il sort, ce Maître?
— Il est arrivé par la mer, son voyage fut tranquille ; il a débarqué en toute discrétion, sans cadeaux de bienvenue et il s’est installé à l’écart. Mais le Maître a l’habitude. A ce qu’ils disent.
— Hé, l’homme au capuchon! Qui ça, ils?
— Ceux que j’ai entendu parler du Maître sur le port.
— C’est le mal jaune, peut-être ?
— Il nous fait peur à tous, cet idiot !
— Pas à moi. les histoires, même de vampires chinois, c’est nul.
— Qui parle de vampire ? crie l’homme au capuchon. Il paraît que c’est un grand Sage du nom de Kongfuzi qui nous fait l’honneur d’être ici.
— Vous voulez dire Confucius. Mais il a vécu dans la Chine des “Printemps et des Automnes”, voilà plus de 25 siècles !
— Lui-même.
— C’est quoi un grand sage ?
— Celui-là qui en suivant la Voie, a atteint le degré suprême de la Vertu.
— Pour nous résumer, il y a donc dans nos murs un touriste nommé Confucius, qui à force de s’emmerder dans son temple de Qufu, et voir sa précieuse morale mise à toutes les sauces dans son pays, a décidé de s’établir à St-­Malo, selon le principe: Je suis Chinois, et partout où je vais, c’est la Chine. Inadmissible !
— Comment lui donner tort ? Vous le savez tous : Il ne suffit pas d’habiter St-Malo et de payer sa taxe d’habitation pour être malouin: il faut être né dans les murs. Si vous avez vu le jour dans le quartier de Rocabey ou de la gare, vous n’êtes pas malouin, un point c’est tout.
— Et Confucius dans sa sagesse sachant qu’il ne pourrait jamais être malouin —puisqu’on naît malouin, on ne le devient pas— a préféré rendre St-Malo chinois. Voilà pourquoi... Vu sous cet angle-là ! En plus, il a le mérite de ne pas avoir attendu le TGV.
— On peut tout supposer maintenant. Bientôt on lira dans les manuels écrits en chinois sur Chinalo que le moine fondateur Aaron, puis Maclow, qui a donné son nom à St-Malo, étaient tous deux chinois de la diaspora. Mais à nous autres Malouins de la ville intra muros ou des environs, tant qu’il nous restera la mer ! Elle n’a pas changé, la mer, j’en jurerais. Elle ne changera jamais.
— Plantons-là toutes ces chinoiseries et courons vite nous en assurer.
Tous les personnages quittent la place et se rendent vers la mer.

Yveline Féray