RUE DU PELICOT - François Guyomard

RUE DU PELICOT, LA PLUS ANCIENNE MAISON DE SAINT-MALO
—celle qui n’a pas brûlé...—


Jean-François le Pélicot, roi des Pélicot, le Pélicot 1er, affala la trinquette, vira au guindot et leva les haussières pour accoster.

Il sentait le merlan à plein nez. Des tonnes qu’il en avait pêché.. .jusqu’à la nausée et qu’il avait troqué contre des petites poupées de cire, poupées de son et un peu de tabac à chiquer.
Certes, il faisait une entrée fracassante dans sa bonne ville de Saint Malo... Dix-sept longues années qu’il était parti ! Borgne-fesse s’en réjouirait ! Mais, Bon Dieu, ça fumait !

Raymond l’éclusier buvait du ratafia en actionnant la manivelle de la lourde porte en bois.
-  Alors le Pélicot, de retour à Saint Malo?... ou du moins ce qu’il en reste.
- Comment ce qu’il en reste?
- Tu vois donc pas, Pélicot, tu vois donc pas ces champs de betterave noircies ? Les Anglais ! Flibustiers, tonnerre de Brest, Bachibouzou ! Tu les as pas trouvés ?
- Adieu veaux, vaches, cochons, couvées...

Ruines fumantes, portes enchevêtrées, fumerolles verdâtres. Noir complet.

Une seule petite lumière tremblotait, à la fenêtre de sa salle à manger : sa bicoque à lui, sa petite bicoque chérie n’avait pas cramé. Avait-il une très bonne fée ?
¤

Jean François le Pélicot n’en croyait pas ses yeux. Sur la place Chateaubriand, ils dansaient la Carmagnole ! “Révolution, révolution !”

Chateaubriand, dites-vous ? Il n’était pas encore né ! Bon, on verra ça. Mais... ça castagne dur, on dirait !
Fermez bien vite vos lourds volets de châtaigner. Priez, mais priez donc !

La tête de Raymond l’éclusier roula, ensanglantée, sur le pavé. Une de plus dans le panier !
Révolution, révolution...


La Duchesse Anne n’en revenait pas.
- Mais.. ; qui qu’en grogne comme ça ?
- Sont pas contents, ma princesse, sont pas heureux, voilà tout...
- Allez quérir Du Guesclin, le Roi Arthur, je ne sais pas, moi, le Général de Gaulle !
- Il est à Londres, Majesté, à Londres des jeunes filles en fleur...

Révolution, révolution. Jean-François ne vit pas l’étincelle, Jean François ne vit pas la fumée. Il dormait. Pour la seconde fois, sa maison fut épargnée. Mais qu’avait-elle donc à ne pas brûler ?
¤

Jean François le Pélicot, trentième du nom, avait presque fini de repeindre sa grosse maison en bois doré. Bleu, blanc, il avait hésité.

Ce fut rouge, finalement… et voilà qu’ils avaient déclaré la guerre. Il fallait y aller.
Fine équipe avec Raymond l’éclusier et un tirailleur sénégalais. Mitrailleuse à l’avant du coucou, Jean François canardait. Tac à tac à tac… trois généraux ennemis, le crâne emporté.

Hourra ! Hourra ! Chandelle, looping vrillé... ils passèrent très près des remparts pour saluer. Au raz, au raz... trop près peut-être ? A touché… l’aile gauche enflammée. Ca a foutu le feu au quartier.

Jean François le Pélicot n’avait pas fini de repeindre sa grosse maison en bois doré, la seule pourtant qui n’a pas brûlé !
¤

Jean François le Pélicot vend depuis quarante générations des poupées de cire, poupées de son avec son associé, Raymond l’éclusier.
- On s’est foutu sur Internet.

Noël à Saint Barth, salon de Genève, les nanas qu’ils voulaient... Jean François et Raymond “se la pétaient bien grave”... Ca marchait du feu de Dieu.

Le feu de Dieu… parlons-en !

Ils fonçaient dans la vie, ils fonçaient dans la rue. Regardez-les, ils n’ont rien vu.

Ils n’ont pas vu cet énorme car de touristes japonais barrant la rue de sa bicoque, “la seule”, répétait le guide, “la seule qui n’ait pas brûlé.”

Coup de frein insensé… double salto avec leur Audi Quatro. Faramineux télescopage.

Le capitaine des pompiers peut en témoigner : l’essence a coulé, fallait voir ! En un instant, tout a cramé.

Une seule a résisté. Le Pélicot n’avait pas fini de la payer !
¤

Jean François le Pélicot, sous-chef adjoint d’une compagnie de martiens s’agitait dans sa soucoupe volante.
Il ouvrait grand ses six yeux pour tâcher d’apercevoir, là, sous l’eau, il y a longtemps, ce que fut la bonne petite ville de Saint Malo.

Un des Pélicots, je ne sais plus lequel, en Avril 2003, je crois, avait décidé d’arrêter le commerce des poupées de cire, poupées de son. Ca rapportait plus assez, il disait.

Pour le coup, elles se sont rebellées. Le Pélicot 1er ; le premier du nom en avait caché un peu partout dans la maison. Bien planquées, elles l’avaient toujours protégée. Elle n’avait donc jamais brûlé.

Mais ce jour-là, elles sont parties, en allumant un gigantesque incendie.
Tout y passa, cette fois, même la baraque à Pélicot. Tellement d’eau pour éteindre tout ça ! Engloutissement général !
Saint Malo rayé de la carte, à jamais pour des siècles des siècles.
Amen !

François Guyomard